mardi 5 novembre 2013

La force des liens familiaux

L'importance du groupe d'anthropologie historique de Cambridge conduit par Peter Laslett depuis 1964 sur la connaissance des mondes familiaux n'est plus à démontrer. Les apports de Frédéric le Play sont repris, la mise en évidence de l'existence ancienne (au moins depuis le XIII°) de la famille nucléaire en Europe de l'Ouest est clairement établie d'abord par l'équipe de Laslett, puis spécifiquement par les travaux de A.Macfarlane. Enfin, Emmanuel Todd trouve au sein de ce groupe de recherches les bases scientifiques pour formuler son hypothèse familiale qui fait sa renommée aujourd'hui.

Le livre présenté ici est l'oeuvre d'une chercheuse hollandaise, elle-même passée par le groupe de Cambridge dans les années 90, Angelique Janssens.
Ses travaux se sont portés sur l'évolution des structures familiales en pleine transition industrielle dans la ville hollandaise de Tilburg entre 1850 et 1920.

Les conclusions de l'auteur montrent à quel point la force sociale de la structure familiale est forte.

Tilburg est une ville du Brabant Septentrional, province du sud des Pays bas. Angelique Janssens
 identifie dans cette ville une présence majoritaire de la famille étendue (famille souche) ou la régularité de co-résidence familiale (kin co-residence) est démontrée.
L'objectif de l'étude est d'observer l'évolution de la famille étendue dans cette période d'industrialisation intense. La théorie souvent avancée explique que l'industrialisation dissout la famille étendue, la nucléarise pour donner une main d'oeuvre malléable et géographiquement mobile.

Les résultats d'Angelique Janssens contredisent clairement cette théorie:
- La famille étendue de Tilburg reste étendue sur toute la période étudiée, avec même une tendance au renforcement des liens.

Voici l'une de ses conclusions principales:

"My conclusion therefore is that it is incorrect to assume an immediate and imperative causal relationship between industrialization in its emerging stages and the weakening of family relations. Extended kin were not increasingly excluded from the inner circle of the family, and quite clearly the bonds between parents and children were not severely weakened to the detriment of the older generation."

La famille nucléaire n'est donc pas le produit de la Révolution industrielle, mais une forme anthropologique particulière de vie qui existe depuis que l'homme existe, si l'on en croit les résultats des recherches de E.Todd sur l'Origine des systèmes familiaux.
La force des liens familiaux est telle qu'elle prime sur le contexte dans lequel les familles sont placées.

Néanmoins, la nucléarisation des familles est bien visible si l'on garde comme variables typologiques l'absence de co-résidence familiale et la sortie rapide des enfants du cercle familial. Ce mouvement semble massif.
Pour distinguer aujourd'hui les différents types familiaux, il faut abandonner ces variables précédemment décrites pour en élaborer d'autres, plus pertinentes. Comment pourrions-nous mettre en évidence les relations familiales étroites, signes des familles communautaires et souche ?
Voilà un travail de recherche d'avenir !



jeudi 26 septembre 2013

America 3.0

Voici un livre qui fera date. Son axe central repose sur les caractéristiques de la famille nucléaire absolue, titre inventé par Emmanuel Todd, mais type familial découvert par les successeurs de Frédéric Le Play: Henri de Tourville et Edmond Demolins qu'ils appelaient famille particulariste.

James C Bennett et Michael J Lotus, auteurs du livre avec lesquels j'entretiens une relation scientifique et amicale très appréciable, font une étude magistrale de la naissance et des caractéristiques de la civilisation anglo-saxonne pour se projeter avec optimisme dans l'avenir des Etats-Unis d'Amérique.
En ces temps d'incertitude, les auteurs se sont visiblement inspirés du proverbe berbère pour parler de leur pays: "Lorsque tu ne sais pas où tu vas, regarde d'où tu viens", ou encore Sénèque: "Il n'est pas de vent favorable pour le marin qui ne connait pas son port".
La convocation de chercheurs aussi importants que Alan Macfarlane, Emmanuel Todd ou encore James Campbell donne au livre une dimension scientifique de premier ordre. L'essai bibliographique proposé en troisième partie est original, utile et bénéfique. C'est une vraie valeur ajoutée au livre.

La deuxième partie du livre est plus politique. Elle tente de décrire ce que devrait être l'Amérique 3.0 des prochaines décennies. J'en parlerai lorsque je l'aurai lu complètement.

Je posterai une étude détaillée de ce livre très prochainement. Je ne pouvais pas attendre plus longtemps pour signaler l'existence de ce regard neuf sur le monde anglo-saxon et en particulier les Etats-Unis.

lundi 26 août 2013

Les économistes s'emparent de l'hypothèse familiale

Depuis une dizaine d'années, les travaux d'économistes internationaux prenant comme variable principale les liens familiaux forts ou flexibles se multiplient.
Cette variable fut clairement définie par Francis Fukuyama dans son livre, Trust, publié en 1995 et en 1997 pour la version française (La confiance et la puissance, vertus sociales et prospérité économique).
L'hypothèse familiale associée au Capital social séduit un nombre croissant de recherches économiques. Leurs conclusions, là est le plus grand intérêt, convergent quasi-unanimement vers une corrélation forte entre des types de liens familiaux et des facteurs économiques lourds, tels que le marché du travail, la mobilité, le capital social, la confiance.

Je cite en particulier:

Family types and the persistence of regional disparities in Europe, Gilles Duranton, Andrès Rogriguez, Richard Sandall, March 2007

The Roots of Low European Employment: Family Culture?, Yann Algan, Pierre Cahuc, May 2007

- Family Ties and Political Participation, Alberto Alesina, Paola Giuliano, IZANo. 4150, April 2009

The power of the family, Alberto Alesina, Paola Giuliano, May 2010

- When the State Mirrors the Family: The Design of Pension Systems, Vincenzo Galasso and Paola ProfetaApril 2011

- Family values and the regulation of labor,  Alberto F. Alesina, Yann Algan Pierre Cahuc, Paola Giuliano, June 2013

jeudi 22 août 2013

L' Hypothèse familiale progresse

Lors de ces derniers mois, deux productions scientifiques et politiques sont venues accréditer la thèse de l'impact générique de la formation sociale familiale.

Dans leur étude internationale consacrée aux rapprochements des valeurs familiales et de la régulation du marché du travail, 4 économistes, 2 français et 2 américains, ont mis en évidence la forte corrélation entre des types familiaux et les différents types de régulation du marché du travail.
Les chercheurs se sont appuyés sur des sources d'informations indépendantes entre elles qui rendent leur démonstration très probante. La première, The World Values Survey (WVS) s'étalant de 1980 à 2000, et la deuxième, The Survey of Health, Ageing and Retirement in Europe (SHARE) qui recueille des données de 2006 pour cette étude.

WVS fournit notamment, un large éventail d'indicateurs subjectifs sur la relation entre les parents et les enfants et en particulier des indications sur la cohabitation de plusieurs générations, comme signe d'un attachement ou non des enfants aux parents. Il faut remarqué ici que cet indicateur clé, est utilisé depuis très longtemps par les leplaysiens, le groupe de Cambridge et Emmanuel Todd.

SHARE fournit des données précises sur la santé, le statut socio-économique et le réseau social et familial des individus âgés de 50 ans ou plus. Par exemple, l'enquête SHARE collecte des informations détaillées sur proximité géographique des enfants et des parents. De cette enquête nos économistes ont construit trois différents indicateurs de l'attachement de la famille à l'échelle du pays:
- la fraction des enfants adultes (plus de 24 ans), qui vivent à 5 km ou moins de leur famille.
- l'âge moyen auquel les jeunes ont quitté la maison
- la fréquence des contacts que les parents ont avec leurs enfants

Autant d'indicateurs qui révèlent le degré d'attachement des enfants aux parents, le besoin d'entretenir des relations fortes et régulières.
Leurs résultats sont très affirmatifs: plus les relations familiales sont fortes, plus la demande de régulation du marché du travail est forte. Leur conclusion rappelle le travail effectué par Francis Fukuyama dans son Livre, Trust, the social virtues and the creation of prosperity, publié en 1995.

Pour renforcer leur étude, les chercheurs ont souhaité lui donner de la profondeur historique en s'appuyant sur le General Social Survey (GSS) appliqué aux immigrés des Etats-Unis avant 1940, l'étude récente d'économistes sur les types familiaux et la disparité des régions européennes (Family types and the persistence of regional disparities in Europe, Duranton, Rogriguez, Sandall) déjà recensée dans ce blog et enfin les travaux historiques d'Emmanuel Todd sur les structures familiales.

La conclusion générale de l'étude est claire:
"Dans tous cas nous avons trouvé confirmation d'une forte corrélation entre la présence d’institution de régulation du marché du travail avec le désir de réglementation de celui-ci et certains types de structures familiales.

La corrélation entre la réglementation du marché du travail, le poids des traits culturels familiaux, ainsi que le lien entre cette même réglementation et certaines valeurs familiales, expliquent la difficulté de la libéralisation des marchés du travail. D’une certaine manière, le relatif faible emploi et l’inefficacité associée à la réglementation du marché du travail est le prix que certains pays choisissent de payer pour profiter des bénéfices des liens familiaux de proximité."


Je recenserai dans mon prochain article, l'important livre de James C Bennett et Michael Lotus, America 3.0 ou l'hypothèse familiale est centrale.


jeudi 4 juillet 2013

Le communisme des immigrés italiens en Lorraine


Une ancienne étude sociologique très fine, publié en 1962 par Serge Bonnet, Charles Santini et Hubert Barthelemy vient une fois de plus vérifier la pertinence de l'analyse anthropologique familiale leplaysienne et toddienne. 

Les travaux de trois sociologues se sont attachés à montrer la corrélation entre la forte activité communiste locale avec une certaine émigration venue d'Italie. Les auteurs ont eu la bonne idée d'enquêter sur les caractéristiques de ces immigrés italiens qui votent communistes.

Voici leurs résultats:

Si l'on rapproche les cartes du vote communiste en 1954 dans la bassin minier lorrain avec la carte de la concentration des immigrés italiens, le lien est clair























Les trois cantons où le vote communiste est le plus fort sont le Briey, Longwy et Audun. Sur le graphique de droite on remarque combien le fort vote communiste de ces mêmes cantons sont associés à la forte présence de l'immigration italienne.

L'Hypothèse de l'analyse familiale énonce que qu'un type particulier de système familial avec ses relations sociales et ses valeurs offrent aux enfants futurs adultes une vision des relations humaines, donc un regard sur la société dans laquelle il pourrait se reconnaitre. Arrivé à l'âge adulte, les offres politiques lors des élections démocratiques feront écho ou non à sa formation sociale familiale reçue et intégrée. Dans notre cas, il faudrait donc que les régions natales italiens de nos immigrés soient plutôt des régions de famille communautaire laquelle entretient un lien fort avec le vote communiste (hypothèse de base des recherches d'Emmanuel Todd), et en second lieu des régions de forte implantation communiste.

Que dit cette étude à propos des origines italiennes des immigrés lorrains ? de quelles régions d'Italie viennent ces travailleurs ?
Un sondage sur les militants et adhérents du parti communiste, à la veille de la guerre de 1939, révèle que la moitié des effectifs du département était concentrés dans l'arrondissement de Briey (voir le graphique en haut à droite). Parmi ces militants de l'arrondissement, 67% étaient d'origine étrangère et les Italiens représentaient 61% de l'effectif total (soit 264). Sur ces 264, 193 sont nés en Italie comme régions d'origine: L'Emilie Romagne (33), la Vénitie (32), la Toscane (22), la Lombardie (20), les Marches (19), l'Ombrie (16), ....
En Septembre 1945, il est rapporté par le préfet de Meurthe et Moselle que 50% des communistes de l'arrondissement étaient des étrangers.

La carte établie par Emmanuel Todd dans son livre, L'Invention de l'Europe du communisme vers 1975 montre une forte activité dans les régions italiennes précitées.
E.Todd, L'invention de l'Europe, 1990

Si l'on additionne les régions réputées communistes telle que cette carte nous l'indique (Emilie Romagne, Toscane, Lombardie, Marches, Ombrie)  nous obtenons, sans que l'intégralité des régions italiennes ne soient passées en revue, un nombre de 110 immigrés venus de terres italiennes "communistes" sur 193 soit 57 %. Ces mêmes régions sont par ailleurs des régions ou la famille communautaire est majoritaire ou puissamment minoritaire. Tel est le cas. La corrélation est suffisamment probante pour utiliser cette étude comme preuve supplémentaire à la fiabilité de l'hypothèse familiale.

jeudi 25 avril 2013

Emmanuel Todd et son mystère électoral: Pourquoi la famille souche-communautaire vote à gauche et la famille nucléaire à droite ?

Dans leur denier livre, Le mystère français, Hervé le Bras et Emmanuel Todd se demandent pourquoi les régions de famille souche et communautaire (grand sud-ouest, Bretagne, l'Allier et la Nièvre) vote à gauche et les régions de familles nucléaire (le très grand bassin parisien) à droite, avec une exception notable: l'Alsace.

E.Todd, Le mystère français, Seuil, 2013
Dans les entretiens qu'il donne aux différents médias, E.Todd explique mal le fait que les votes de gauche sont donnés par des régions ou les notion d'égalité et de liberté ne sont pas portés par les systèmes familiaux. Il s'explique mal aussi le fait que la droite recueille une majorité de voix dans les régions qui ont fait la Révolution française ou là les valeurs de liberté et d'égalité sont affirmées.

Emmanuel Todd n'accepte pas le fait que l'axe égalité-inégalité n'est plus le principal. L'axe dominant de valeurs est aujourd'hui liberté-autorité ou dit autrement individualisme-holisme

D'ailleurs lui même est bien conscient de cela, il faut simplement le lui rappeler. Dans son Invention de l'Europe, il écrit :" L'analyse des structures familiales et leur distribution dans l'espace permet de saisir, à la source, la diversité européenne. Les mondes paysans qui se stabilisent entre la conquête romaine et la fin des grandes invasions ne définissent pas un type unique. Dans certains dominent des systèmes familiaux nucléaires accordant une large autonomie à l'individu; dans l'autre, au contraire, des systèmes familiaux complexes attachant fortement l'individu au groupe."
E.Todd, Le mystère français, Seuil, 2013



Il a aussi bien rappelé le jeu fondamental de l'espace anthropologique français du holisme et de l'individualisme dans le Mystère français.

Emmanuel Todd doit admettre, dans un contexte globalisé marqué par la civilisation anglo-saxonne, que l'axe clivant les hommes est aujourd'hui celui de la liberté individuelle face à l'autorité d'un groupe. Ce fut le fondement de l'affrontement anthropologique et idéologique de la Guerre Froide, c'est le même qui taraude l'espace français aujourd'hui.

La distinction classique qui énonce que la droite défend davantage la valeur de liberté et d'individualisme alors que la gauche défend d'abord l'égalité des hommes intégrés dans un collectif devient de plus en plus pertinent. Un seul bémol à cela: la liberté de moeurs est bel est bien défendue par la gauche.

mercredi 24 avril 2013

Le mystère champenois

A l'occasion de la sortie du livre des deux compères Hervé le Bras et Emmanuel Todd, dans lequel la spécificité de la région champenoise est mise en avant,  m'incite à replacer les apports des leplaysiens sur cette région largement monographiée.


Les études leplaysiennes sur la Champagne
La Monographie du Bordier émigrant du Laonnais, faite de 1848 à 1850 par M. de Barive, a été amené à étudier la commune de Villeneuve, près d'Anglure, dans la partie méridionale de la Marne. (seconde édition des Ouvriers européens, t. VI, p. 117 à 122).

En 1856, M. Delbet fait la monographie d'un Bordier de la Champagne Pouilleuse, Beaumont, non loin de Reims [Ouvriers européens, 2e édit., t. V).

En 1886, M. Michaud recueille des observations sur les cultivateurs du canton de Dammartin-sur-Yèvre (Le Village argonnais et la Champagne, in La Science. Sociale, t. I).

Enfin, en 1902, M. H. Brun étudie une commune située dans la partie méridionale du département de l'Aube (L'Epargne dans un village champenois, in La Science. Sociale,  t. XXXIII.)

Pendant les années 1911 et 1912, Paul Descamps s’est rendu en Champagne à différentes reprises. « Les indications données par nos devanciers nous ont été bien utiles, et nous avons profité, en outre, des progrès apportés depuis lors dans la méthode d'investigation en science sociale. »
Mais l'étude de la Champagne présente un autre intérêt, intérêt qui déborde de beaucoup celui — déjà bien grand — que peut avoir la connaissance d'une région française. Cet intérêt est d'ordre scientifique général, et se rattache au problème des types familiaux, — plus exactement au problème de la Famille instable.
Se basant sur les monographies précitées, Frédéric Le Play, et, après lui, Edmond Demolins, ont indiqué la Champagne comme étant un foyer puissant de familles instables.
Des études précédentes nous ayant mis en contact avec le type de la Famille particulariste (c’est la famille type anglo-saxonne, famille nucléaire absolue selon la classification de E.Todd), nous devions, pensions-nous, par la comparaison, voir apparaître nettement les traits, à certains égards opposés, de la Famille instable.

Voici comment Le Play définissait la Famille instable :
« La famille instable constitue le régime où la jeunesse subit le moins l'influence de la tradition. Les jeunes adultes abandonnent le foyer paternel dès qu'ils peuvent se suffire à eux-mêmes; ils ne sont aucunement tenus de conserver la mémoire ou la coutume des ancêtres; et ils ne se transmettent que les pratiques strictement indispensables à la conservation de la race. Avec ces formes absolues, la famille instable ne se rencontre que chez certains peuples sauvages et dégradés ».
On le voit, dans cette forme de famille, les enfants s'émancipent à l'âge adulte, ce qui suppose une organisation en simple ménage. Par ce trait, la Famille instable se rapproche de la Famille particulariste. Elle en diffère par ce fait que cette dernière transmet les traditions de la race aux enfants, tandis que la première ne transmet que les connaissances techniques indispensables pour l'exercice du métier qui la fait vivre.


Hypothèses des leplaysiens après Le Play, selon P.Descamps
La Famille désorganisée correspond donc à la « Famille instable atténuée » d'Edmond Demolins, et constitue un élément morbide. La Famille champenoise correspond à la « Famille communautaire en simple ménage » de Philippe Champault ou à l'élément sain des « sociétés particularistes ébranlées » de Demolins. Nous n'employons ni l'une ni l'autre de ces deux dernières dénominations qui ont l'inconvénient de préjuger des résultats.
Voici maintenant comment le type social de la Champagne nous apparaissait d'après l'interprétation des faits exposés par les premières monographies:
- Comme dans la plupart des régions françaises, la proportion des familles désorganisées devait être assez forte et rendre difficile l'organisation du Patronage.
- La Famille champenoise devait présenter à la fois des traits communautaires et des traits particularistes. Nous avions donc à essayer de déterminer les difficultés du Patronage et à en chercher les causes. Nous avions, en outre, à voir en quoi la Famille champenoise se rapprochait et s'écartait, d'une part, de la Famille anglaise précédemment étudiée par nous (type particulariste), et, d'autre part de la Famille orientale (type communautaire, famille souche et communautaire d’E.Todd), étudiées par divers enquêteurs, mais que nous ne connaissions pas personnellement.

On constate combien , les leplaysiens après Le Play ont fait progressé la finesse de la typologie familiale et son analyse anthropologique.


Les derniers propos d'Emmanuel Todd sur la Champagne

"La champagne combine famille nucléaire, habitat groupé et déchristianisation, ainsi son niveau d'intégration des individus est le plus faible possible".
"L'habitat groupé signifie que la forme nucléaire des ménages n'implique pas isolement des individus, dont la liberté familiale s'exprime à l'intérieur d'une communauté locale dense."

Todd et le bras publient alors une carte du niveau d'intégration des individus en combinant trois facteurs clés:
- Le système familial émancipateur (famille nucléaire) ou intégrateur (familles souche et communautaire)
- L'habitat groupé ou dispersé
- la vie religieuse


H. le Bras, E.Todd, Le mystère français, Seuil, 2013

mardi 23 avril 2013

La banalité du mal d'Hannah Arendt au prisme de l'anthropologie familiale

Cynthia Fleury traduit l'expression "Banalité du mal" pour nous:
"Le geste fort d'Arendt fut de démythifier la question du mal. Nous avons une approche trop sentimentale du mal, que nous plaçons du côté de l'exceptionnel, du pathologique. Au contraire, pour Arendt, le mal devient extrême lorsqu'il passe un pacte avec l'absence de la pensée, avec la machine bureaucratique, avec la servilité. Le mal est une
aliénation volontaire. Arendt raconte notamment comment Eichmann était attaché à la bonne société, à la réussite. Certes, il se réclame de l'impératif kantien qui ordonne de faire son devoir. Mais c'est là un travestissement. Il ne pense jamais l'ordre, il lui obéit. Et cela le sert, en termes de carrière. Il n'est pas meurtri par le sort réservé aux juifs, mais de ce que le dossier puisse lui échapper "administrativement". C'est là sa "mauvaise conscience": craindre de ne pas avoir bien exécuté les ordres. Arendt décrit de façon clinique une vérité qui vaut pour toutes les époques: la participation à la servilité guette tout le monde."

Eichmann serait en quelque sorte un individu intégré dans un tout plus grand que lui et pour lequel il doit prendre la mesure.
Pour nous cet homme est le prototype d'un individu formé par la famille souche type du monde germanique qui dans certaines circonstances très particulières peut très bien agir et se comporter tel que le décrit Hannah Arendt et Cynthia Fleury.

Voila comment comment E.Todd parle de la distinction fondamentale entre une famille nucléaire et une famille souche-communautaire: " L'analyse des structures familiales et leur distribution dans l'espace permet de saisir, à la source, la diversité européenne. Les mondes paysans qui se stabilisent entre la conquête romaine et la fin des grandes invasions ne définissent pas un type unique. Dans certains dominent des systèmes familiaux nucléaires accordant une large autonomie à l'individu; dans l'autre, au contraire, des systèmes familiaux complexes attachant fortement l'individu au groupe."

Eichmann était la caricature d'un individu fortement attaché au groupe, d'abord au groupe familial, puis aux SS et à la nation allemande. Ceci explique bien comment les hommes et le femmes allemands se sont insérés dans le délire d'une autorité toute puissante.
Pour reprendre les mots d'Arendt, le totalitarisme rend la condition humaine superflue, ceci est vrai, mais le même totalitarisme n'est possible que si les hommes et les femmes sur lesquelles il s'applique acceptent l'action d'une autorité supérieure voire même la demande.

mercredi 17 avril 2013

Le déni des cultures d'Hugues Lagrange et l'anthropologie familiale d'Emmanuel Todd

Les derniers travaux du Sociologue du CNRS Hugues Lagrange ont mis le monde des sciences humaines et sociales en ébullition. Son livre, le déni des cultures, publié en 2010 avait attribué des facteurs explicatifs culturels et familiaux à une surreprésentation délinquante en France des populations sahéliennes.
Il faut dire que Hugues Lagrange, sociologue se revendiquant à gauche de l'échiquier politique, préfèrent la réalité des faits constatées scientifiquement aux discours admis et aux principes bien établis. Il est en ce sens un héritier des travaux d'Emmanuel Todd.

Il s'avère que notre sociologue a côtoyé les premières études d'E.Todd au point de rendre compte en 1988 dans la très respectable Revue Française de Sciences Politiques, des premiers livres de l'historien et anthropologue. Dès l'introduction de cet article, Hugues Lagrange et son coauteur estiment que "cette démarche est pourvue d'intérêt."

Même si les travaux d'E.Todd ne sont explicitement cités dans Le déni des cultures, Hugues Lagrange aborde la question de l'intégration des populations immigrées maghrébines et sahéliennes avec un regard proche de celui posé par E.Todd. Il donne une dimension importante aux facteurs familiaux et aux facteurs culturels de la population. On sent que notre sociologue a fréquenté honnêtement notre historien anthropologue.
Quelles ne fussent pas les réactions ahurissantes du monde scientifique lors de la sortie de son livre ? Sur le plateau de "Ce soir ou jamais", on assista alors au dialogue de sourd entre Hugues Lagrange et L'anthropologue Jean Loup Amselle et le sociologue Eric Fassin qui très tranquillement avaient affirmé que la culture n'existait pas ! quelle analyse !
L'historien Sébastien Fath avait remarquablement commenté ce moment de télé incroyable: ici

Voilà comment la dimension familiale et culturelle constituent pour Emmanuel Todd des facteurs explicatifs féconds (Mots croisés, France 2, Mars 2013)

vendredi 28 décembre 2012

l'Euro et la diversité anthropologique européenne

La matrice anthropologique des systèmes familiaux permet d'évaluer le potentiel d'association et de collaboration positives de grands ensembles de population.
Emmanuel Todd dans une conférence donné le 5 décembre 2012 nous parle de cette capacité d'association de population dont la matrice anthropologique est fort différente voire opposée. Il parle ici du couple franco-allemand face à la construction européenne et la crise de l'Euro.



La matrice anthropologique française s'appuie sur le système familial du grand bassin parisien (famille nucléaire égalitaire), région historiquement dominante. Il ne faut pas négliger pour autant la diversité anthropologique française avec une matrice anthropologique du grand sud français très proche de celle des allemands (famille souche). La France est plus diverse qu'il n'y parait. E.Todd est bien conscient de tout cela car lui-même l'a mis en évidence (voir son Invention de la France). Il est toujours bon de le rappeler.

dimanche 5 août 2012

L’institution familiale et la constitution du capital social et humain.



Les études scientifiques consacrées à l’impact économique et social de l’institution familiale s’est largement développée ces dernières années en particulier dans le monde anglo-saxon. L’audience sans cesse croissante de la théorie du capital humain et du capital social a donnée lieu à une reconsidération de l’impact de la vie familiale sur la constitution de ceux-ci. La major partie de la littérature se rapporte à celui qui a décrit l’importance de ce facteur dans la société démocratique américaine sans toutefois le nommer, Alexis de Tocqueville et son art de s’associer : « Aux États-Unis, on s’associe dans des buts de sécurité publique, de commerce et d’industrie, de morale et de religion. Il n’y a rien que la volonté humaine désespère d’atteindre par l’action libre de la puissance collective des individus.”[1]
De notre coté, nous proposons une définition large qui s’applique d’abord aux individus: la capacité individuelle de s’associer positivement avec des personnes de tout horizons afin d’obtenir un bénéfice immédiat ou futur. La majorité des auteurs utilisant ce concept entretiennent une ambiguité sur le titre de propriété du capital social. Appartient-il aux individus ou aux structures sociales ? Francis Fukuyama ne tranche pas : «  le capital social peut être incorporé dans les groupes sociaux les plus petits et les plus élémentaires, la famille, aussi bien que dans les plus grands comme la nation et dans tous les groupes intermédiaires. Le capital social diffère des autres formes de capital humain parce qu’il est généralement créé et transmis par des mécanismes culturels, comme la religion, la tradition, et les habitudes historiques ”[2]. Une autre ambiguité doit être soulevé, le capital social est-il une composante du capital humain ou parle-t-on de deux concepts distincts ? Il est communément admis que le capital humain désigne l’ensemble des compétences et des ressources culturelles et intellectuelles dont dispose l’individu. Est exclue a priori la forme sociale des ressources de l’individu, il faut donc distinguer ses deux concepts.
Si James Coleman, l’un des premiers concepteurs du concept de capital social, estime que l’influence du groupe familial a été supplanté par la diffusion massive du capital social au sein de nouvelles institutions à l’âge démocratique, des chercheurs aussi différents que Francis Fukuyama, David Sven Reher, ou Nan Marie Astone réaffirment le rôle premier de l’institution familiale dans la constitution du capital social. Le premier associe la famille forte (famille où les enfants sont très liés au groupe familial) avec un capital social faible dans la mesure ou les enfants de ce type de famille établissent des relations étroites avec les seules membres de la famille d’où la constitution d’une faible capacité d’association libre des individus issus d’horizons divers, alors que, paradoxalement, la famille faible (émancipation rapide des enfants du cercle familial) permet aux futurs adultes de constituer un fort capital social indispensable à des associations futures durables et prospères avec d’autres personnes[3].
D.S. Reher[4], utilise les familles à liens forts et les familles à lien faibles pour expliquer respectivement la spécificité des populations de l’Europe du sud et de l’Europe du sud. M. N. Astone condamne l’hypothèse de J. Coleman selon laquelle la famille n’est pas le  générateur principal du capital social des individus et recommande aux sciences sociales de se rapprocher des études anthropologiques et démographiques de la famille.[5]
Les chercheurs commencent à comprendre l'importance du système familial dans la constitution d'un potentiel de libre association et de prospérité des futurs adultes.


[1] D.A I, GF Flammarion, p.275.
[2] Francis Fukuyama, Trust, 1997
[3] Francis Fukuyama, Social capital, civil society and Development, Third World Quarterly, Vol 22, 2001. Patrick Blanchenay, a montré comment un capital social faible constitue un facteur limitant et potentiellement générateur d’une trappe à pauvreté. Et donc inversement, un capital social fort fourni par la vie familiale donne aux enfants un potentiel de coopération positive et prospère à l’âge adulte,  In The Culture of Cooperation: A Social Poverty Trap, LSE, 2008.
[4] David Sven Reher, Family Ties in Western Europe: Persistent Contrasts, 1998
[5] Nan Marie Astone, Constance A. Nathanson, Robert Schoen, Young J. Kim, Family Demography, Social Theory, and Investment in Social Capital, Population and Development Review, March 1999

samedi 4 août 2012

L'éducation anglaise, par Pierre de Coubertin

Communication faite à la société d'économie sociale de l'école leplaysienne le 18 avril 1887.

Mesdames, Messieurs.
En abordant le sujet de cette conférence mon premier devoir est de délimiter, dans un champ si vaste, l'espace que je me propose d'étudier spécialement.
En effet ce n'est pas suffisant de borner à la seule Angleterre mes investigations. En Angleterre comme ailleurs l'éducation revêt différentes formes ; elle est primaire ou secondaire, privée ou publique, générale ou professionnelle. 11est vrai que ces distinctions ont en ce pays une moindre importance que chez nous par exemple : il y a des principes généraux, des tendances identiques qui percent dans la manière dont n'importe quel Anglais, riche ou pauvre, élève ses enfants, c'est ce qui fait que le terme d'éducation anglaise, tout vague qu'il puisse paraître, a cependant un sens déterminé et répond à un système bien défini. C'est de l'éducation publique générale et secondaire que je veux, ce soir vous entretenir. Mais je ne pousserai pas plus loin la classification et n'adopterai pas la quadruple division donnée par Mgr Dupanloup : éducation religieuse, intellectuelle, disciplinaire, physique. Rien n'est plus contraire à l'esprit de l'éducation anglaise : la religion y tient une grande place, mais une place à part ; la discipline s'y entend de certaines règles d'ordre intérieur, voilà tout. Ce que l'éminent évêque d'Orléans trouve si nécessaire dans les collèges français, les Anglais l'écartent comme dangereux et contre nature. Ils repoussent cette réglementation de tous les instants qui n'exige que, 1a pratique de l'obéissance — une vertu dont, on tant que vertu, ils ne m'ont jamais paru faire grand cas ni même comprendre la nature. ils écartent notamment la discipline préventive que leurs instincts se refusent presque absolument à admettre dans le gouvernement aussi bien que dans les collèges.
Quant au développement physique, non seulement il occupe dans leur système une place extrêmement importante, mais il réagit sur tout l'ensemble et remplit un rôle moral très efficace. Je prononcerai sans doute les mots « Education sociale ». Ils n’ont pas pris en France une sens bien précis ; en Angleterre ils répondent au but que se proposent les instituteurs de la jeunesse qui est de la faire entrer dans le monde de plein pied et sans secousse et de l’habituer dès l’enfance à la vie sociale.  (…)

I

Instruire n'est pas élever. — Entre « l'instruction qui donne des connaissances, pourvoit l'esprit et fait des savants, et l'éducation qui développe les facultés, élève l'âme et fait des hommes (1) » il y a une différence profonde. Cela pourrait passer pour une vérité de M. de la Palice si de nos jours, en France, une déplorable confusion ne s'était établie entre ces deux notions ; on a pu le dire hier, on peut encore mieux le répéter aujourd'hui : « L'instruction est tout, l'éducation, rien». Or la fin suprême des maîtres anglais, c'est de faire des hommes et de les amener ensuite à s'instruire eux-mêmes ; du caractère et une bonne méthode, voilà leur but. Toutefois, il serait erroné de croire que ce principe les amène à négliger le travail; mais l'extrême différence qu'ils reconnaissent entre l'instruction et l'éducation fait que l'une est séparée de l'autre, qu'elles ne marchent pas ensemble, qu'elles ne sont surtout pas également réparties sur les diverses périodes de la vie. (…)Aux yeux des Anglais la vie de collège n'est admissible qu'à condition d'être une continuation de la vie de famille ; prendre un enfant, l'enfermer avec d'autres enfants, le sevrer absolument de toute communication avec les siens et avec le monde extérieur, c'est pour eux une monstruosité. Il faut entourer les collégiens de tout le comfort possible, veiller à ce qu'ils ne perdent aucune des habitudes de la bonne société, à ce qu'ils ne négligent aucun des soins hygiéniques et même des recherches dont on a entouré leur enfance. Dans les public schools, et c'est là le principal point de différence avec les écoles congréganistes, les élèves sont disséminés chez les professeurs, lesquels en ont chacun entre dix et trente ; s'ils sont trop nombreux pour dîner chaque jour avec lui, il les invite au moins à prendre le thé. Il m'est arrivé de m'asseoir à ces tables : le service est parfait, la nourriture simple, mais excellente ; on n'entre pas en rang, on ne regarde pas les étrangers avec des yeux ébahis, parce qu'on a l'habitude d'en voir et qu'on sait être poli et faire gracieusement les honneurs. A Eton je me souviens dans une de ces maisons appelées loarding homes d'avoir été frapper à la porte d'un garçon de ma connaissance sous la conduite de la fille du professeur qui est entrée avec moi et a fait un bout de causette ; mon jeune hôte revenait du cricket et avait eu l'étonnante idée de se laver les mains et le toupet de demander de l'eau chaude, encore ! Comme c'est efféminé, n'est ce pas? Que voulez-vous ? Les Anglais se sont aperçus que quand on ne donnait pas d'eau chaude aux enfants, les enfants ne se lavaient pas, voilà tout !

II

Deux choses dominent dans le système anglais, deux choses qui sont en même temps les moyens de remplir ce programme : La liberté et le sport. La route que parcourt l'enfant français pour arriver à l'émancipation est bordée de murailles entre lesquelles le regard est prisonnier et ces murailles cessent subitement. Les Anglais prennent soin au contraire d'enlever toute contrainte; à peine au moment psychologique où l'adolescent devient homme une petite barrière lui indique-t-elle le danger du précipice; car c'est un fait que chez eux si les écoliers sont plus libres, les étudiants sont moins libres que chez nous. Mais il importe de ne jamais cacher le monde aux enfants ; d'ailleurs cacher le mal, c'est le souligner, de même que mettre un rideau sur une peinture déshabillée c'est amener vos fils à le soulever et leur donner ainsi la notion de ce qui est défendu. L'éducation doit être, je le répète, la préface de la vie. L'homme sera libre ; l'enfant doit l'être aussi. Il s'agit de lui apprendre seulement à user de sa liberté et à comprendre son importance.  (…)

III

J'en viens maintenant, Messieurs, à ce qui me paraît le plus digne de remarque dans l'éducation anglaise ; je veux dire au rôle qu'y joue le sport. Ce rôle est, à la fois, physique, moral et social ; et nous avons un double motif de le considérer ici, car je crois que si quelques réformes peuvent être espérées dans notre système, c'est par là seulement qu'elles pourront être introduites ; il me semble même voir un courant se dessiner dans ce sens qu'on pourrait utiliser très avantageusement. Le sport, c'est le mouvement, et l'influence du mouvement sur les organes est une chose dont l'évidence s'est manifestée en tout temps (…) Revenons à l'éducation. Thomas Arnold, que je demande la permission de faire entrer en scène encore une fois, s'était posé la question suivante : « Peut-on hâter la transformation qui fait de l'enfant un homme sans par là courir le risque d'écraser ses facultés physiques et intellectuelles ? » et cette question l'a longtemps tourmenté. Il sentait bien que tout garçon doit passer par une époque critique, et il était persuadé que les public schools ont l'avantage de pouvoir avancer cette époque. A ses yeux rien de pire que l'esprit qui prend de l'avance sur le corps ; 1,'intelligence en se développant doit trouver une enveloppe large qui ait la force de la contenir et de résister à son expansion ; il faut que l'enfant soit encore enfant alors qu'il a déjà un corps d'homme; en un mot il faut se hâter de faire moralement et physiquement un homme de cet enfant qui a de mauvais instincts et des passions dont il subira l'assaut; il faut lui donner des muscles et une volonté prématurés, ce qu'Arnold appelait : « True manliness » ; initiative, hardiesse, décision, habitude de compter sur soi et de s'en prendre à soi-même quand on tombe... toutes qualités qui ne se rattrapent pas et qu'il importe bien plus de cultiver dès la première enfance que de s'évertuer à faire entrer dans de jeunes cervelles des notions scientifiques bien vite disparues précisément parce qu'on les y a mises trop tôt. Quel est l'effet de cette préoccupation ? Comment met-on en pratique de tels principes et surtout quels sont les résultats obtenus ? Toute agglomération d'hommes constitue un ensemble de vices et de corruption, et les enfants, c'est de la graine d'hommes. On se plaint dans nos internats du travail qui est trop pénible, de l'atmosphère qui n'est pas assez pure, des soins hygiéniques qui sont trop négligés : ce sont là des lacunes regrettables, mais ce n'est pas tout, il y a pire que cela : il y a le danger constant que présente la vie en commun. Or, Messieurs, il vous semble peut-être que ce danger n'est guère conjuré par le système anglais que je vous expose; il est bien vrai, direz-vous, que l'air pur de la campagne, une sage modération dans la répartition du travail, l'observance exacte des lois de l'hygiène placent les enfants dans d'excellentes conditions matérielles, physiques ; mais, d'autre part, le manque de surveillance et l'abus do l'indépendance doivent accroître les inconvénients de la fréquentation. S'il n'en est rien, si ces inconvénients au contraire sont plus rares et leur portée amoindrie, c'est par un motif général et puissant qu'il importe de connaître. 11y a là un fait à constater. La pratique déjà longue du système actuel d'éducation n'a donné que de bons résultats : ce sont les public schools qui ont peuplé les universités d'Oxford et de Cambridge de ces jeunes gens à la vertu desquels M. 'Taine rend hommage, voilà une preuve ; mais la principale réside dans le témoignage des hommes que leur position dans le collège et une longue expérience mettent à même d'apprécier mieux que qui que ce soit la moralité dos élèves. Eh bien ! tous ceux que j'ai interrogés à ce sujet ont été unanimes dans leurs réponses ; ils n'ont qu'à se louer de l'état des moeurs et ils déclarent bien haut que le sport en est la cause, que son rôle consiste à pacifier les sens et à endormir les imaginations, à arrêter la corruption là où elle naît en l'isolant, en l'empêchant de s'étaler, enfin à armer la nature pour la lutte. Les esprits comme les corps sont perpétuellement occupés par celte passion qui les entraîne et les subjuge ; et cela est, je le répète, encouragé le plus possible. Les Anglais croient à la nécessité d'un enthousiasme à cet âge; mais ils pensent aussi qu'il n'est pas aisé, si même cela est bon, d'amener les enfants à se prendre d'enthousiasme pour Alexandre ou César; il leur faut quelque chose de plus vivant, de plus réel. La poussière olympique est encore ce qui excite le mieux et le plus naturellement leur émulation; ils poursuivent volontiers des distinctions auxquelles ils voient des hommes faits se montrer fiers de prétendre. — Cela nuit-il au travail non pas seulement par le temps qu'il faut y consacrer, mais par la préoccupation, la pensée constante qui résultent du caractère du tournoi donné aux jeux ? On a dit que la vie du penseur et celle de l'athlète étaient tout l'opposé l'une de l'autre. Pour ma part, j'ai souvent remarqué que ceux qui se trouvaient les premiers dans les exercices physiques, l'étaient aussi dans leurs études; la prépondérance sur un point donné le désir d'être le premier partout ; il n'y a rien de tel pour vaincre que l'habitude de la victoire.
Et puis enfin, si cela est, tant pis vous diront beaucoup d'Anglais qui estiment que l'on se refait intellectuellement tandis qu'on ne se refait pas moralement et que par conséquent l'instruction doit céder le pas devant la morale. Tel n'est pas l'avis de certains « modernes », qui réclament le relèvement du niveau des études au préjudice du sport. Le sport — pour en finir avec son influence sur le moral — a encore pour effet d'exalter les courages : il faut bien se rendre compte que les jeunes gens n'en restent pas toujours à cette bienfaisante et délicieuse fatigue que goûtent les dilettante du métier : il y a des entraînements pénibles, des souffrances réelles, des dangers même affrontés avec insouciance et sang-froid ; c'est un concours d'énergie et un concours de tous les instants : il n'y a rien qui trempe les âmes plus fortement : trop fortement peut-être, car l'énergie peut dégénérer parfois en dureté et en brutalité : c'est le revers de la médaille.
Les jeux fournissent aussi un terrain parfait d'éducation sociale ; leur organisation repose entièrement sur les élèves qui forment entre eux des associations ; ils se cotisent, élisent leurs chefs et leur obéissent ensuite avec un remarquable esprit de discipline. Le président d'un club a mission de régler les matchs et de porter des toasts; le secrétaire convoque et le trésorier rend ses comptes à l'assemblée générale tout un embryon de société. Non seulement on à renouveler le matériel des jeux et à l'entretenir, mais on bâtit d'élégants pavillons contenant un salon et un vestiaire; tout cela est pris très au sérieux et la manière dont fonctionnent ces associations dénote chez les organisateurs un bon sens et une raison dont nos collégiens ne seraient pas capables. La revue du collège publiée par les élèves contient tous les renseignements sportifs et le détail des glorieux combats livrés contre les représentants des établissements rivaux.

IV

J'ai tenté, Messieurs, au début de ce travail, de vous exposer le but poursuivi par les maîtres anglais : passant ensuite aux moyens employés pour atteindre ce but, j'en ai indiqué deux principaux : la liberté et le sport. Vous avez pu vous convaincre que ces deux mots renferment à eux seuls tout le système. (…) Le jeune Anglais qui sort de l'école est ordinairement doué de beaucoup de bon sens ; il est familiarisé avec les grandes lois sociales de ce monde dont il a vu en quelque sorte la réduction, la miniature autour de lui et les théories glissent sur lui sans l'entamer : il a de l'empire sur lui-même, une bonne méthode pour apprendre ce qu'il ne sait pas encore, et dans l'âme beaucoup de naïveté et de fraîcheur. En revanche son sens pratique confine souvent à l'égoïsme, mais ce défaut est plus imputable à la race qu'à l'éducation: seulement le type que j'esquisse en ce moment, c'est un type d'élite. (...) Voilà certes un grand nombre de principes qui sont en désaccord avec les nôtres ; ouvrez n'importe lequel de nos traités d'éducation et vous y verrez que plus les enfants grandissent, plus ils doivent travailler; qu'au collège, le seul moyen de préserver leur innocence, c'est de ne jamais les perdre de vue un seul instant et de mettre en pratique la fameuse maxime : nunquam duo — raro unus — semper très; que le règlement doit ressembler à un indicateur de chemins de fer, que tout y doit être prévu sans laisser place à la moindre indécision, que les lettres doivent toujours être décachetées et le plus souvent lues avant d'être remises aux élèves qui, de leur côté, ne peuvent faire librement leur correspondance ; cherchez un seul de nos collèges où les censeurs, les proviseurs, les préfets des études, etc., ne soient pas multipliés, où il ne faille pas des billets à tout propos pour faire la moindre chose. Et puis jetez les yeux sur un pays tout voisin, aussi chrétien et civilisé que le nôtre : là plus les enfants grandissent, plus ils jouent; — non seulement on les livre beaucoup à eux-mêmes, mais on estime que cela est nécessaire à leur formation physique et morale ; on a pour mot d'ordre cette formule : le moins de règlement possible; — on n'inspecte pas leurs lettres et on les laisse s'abonner à des journaux illustrés et à des revues; —(…) Aux approches de Douvres, on distingue un vallon ondoyant, au centre duquel s'élève la métropole religieuse du Royaume-Uni ; c'est là que ceux auxquels notre gouvernement a voulu enlever l'honneur d'enseigner le culte de Dieu et de la France ont trouvé un asile sous la protection d'un pays vraiment libre. — On a quelquefois éprouvé le regret que cet exil ne profite pas mieux aux enfants qui l'affrontent : il faut la persécution pour qu'un collège français se fonde à l'étranger; ne pourrait-on mettre la circonstance à profit pour élargir un peu le cercle des idées et des coutumes? En tous cas, si les élèves de Cantorbéry ne jouissent pas des bienfaits de l'éducation anglaise, leurs yeux se reposent sur des arbres et sur des champs, leurs poumons aspirent un air vivifiant : c'est beaucoup. Mais il y a des arbres et des champs et de l'air pur en France. Ne verrons-nous jamais se bâtir, sur notre sol, des lycées campagnards — et se fermer ces grandes boîtes de pierre qui sont les Mazas de l'éducation? {Applaudissements).