mardi 23 avril 2013

La banalité du mal d'Hannah Arendt au prisme de l'anthropologie familiale

Cynthia Fleury traduit l'expression "Banalité du mal" pour nous:
"Le geste fort d'Arendt fut de démythifier la question du mal. Nous avons une approche trop sentimentale du mal, que nous plaçons du côté de l'exceptionnel, du pathologique. Au contraire, pour Arendt, le mal devient extrême lorsqu'il passe un pacte avec l'absence de la pensée, avec la machine bureaucratique, avec la servilité. Le mal est une
aliénation volontaire. Arendt raconte notamment comment Eichmann était attaché à la bonne société, à la réussite. Certes, il se réclame de l'impératif kantien qui ordonne de faire son devoir. Mais c'est là un travestissement. Il ne pense jamais l'ordre, il lui obéit. Et cela le sert, en termes de carrière. Il n'est pas meurtri par le sort réservé aux juifs, mais de ce que le dossier puisse lui échapper "administrativement". C'est là sa "mauvaise conscience": craindre de ne pas avoir bien exécuté les ordres. Arendt décrit de façon clinique une vérité qui vaut pour toutes les époques: la participation à la servilité guette tout le monde."

Eichmann serait en quelque sorte un individu intégré dans un tout plus grand que lui et pour lequel il doit prendre la mesure.
Pour nous cet homme est le prototype d'un individu formé par la famille souche type du monde germanique qui dans certaines circonstances très particulières peut très bien agir et se comporter tel que le décrit Hannah Arendt et Cynthia Fleury.

Voila comment comment E.Todd parle de la distinction fondamentale entre une famille nucléaire et une famille souche-communautaire: " L'analyse des structures familiales et leur distribution dans l'espace permet de saisir, à la source, la diversité européenne. Les mondes paysans qui se stabilisent entre la conquête romaine et la fin des grandes invasions ne définissent pas un type unique. Dans certains dominent des systèmes familiaux nucléaires accordant une large autonomie à l'individu; dans l'autre, au contraire, des systèmes familiaux complexes attachant fortement l'individu au groupe."

Eichmann était la caricature d'un individu fortement attaché au groupe, d'abord au groupe familial, puis aux SS et à la nation allemande. Ceci explique bien comment les hommes et le femmes allemands se sont insérés dans le délire d'une autorité toute puissante.
Pour reprendre les mots d'Arendt, le totalitarisme rend la condition humaine superflue, ceci est vrai, mais le même totalitarisme n'est possible que si les hommes et les femmes sur lesquelles il s'applique acceptent l'action d'une autorité supérieure voire même la demande.

mercredi 17 avril 2013

Le déni des cultures d'Hugues Lagrange et l'anthropologie familiale d'Emmanuel Todd

Les derniers travaux du Sociologue du CNRS Hugues Lagrange ont mis le monde des sciences humaines et sociales en ébullition. Son livre, le déni des cultures, publié en 2010 avait attribué des facteurs explicatifs culturels et familiaux à une surreprésentation délinquante en France des populations sahéliennes.
Il faut dire que Hugues Lagrange, sociologue se revendiquant à gauche de l'échiquier politique, préfèrent la réalité des faits constatées scientifiquement aux discours admis et aux principes bien établis. Il est en ce sens un héritier des travaux d'Emmanuel Todd.

Il s'avère que notre sociologue a côtoyé les premières études d'E.Todd au point de rendre compte en 1988 dans la très respectable Revue Française de Sciences Politiques, des premiers livres de l'historien et anthropologue. Dès l'introduction de cet article, Hugues Lagrange et son coauteur estiment que "cette démarche est pourvue d'intérêt."

Même si les travaux d'E.Todd ne sont explicitement cités dans Le déni des cultures, Hugues Lagrange aborde la question de l'intégration des populations immigrées maghrébines et sahéliennes avec un regard proche de celui posé par E.Todd. Il donne une dimension importante aux facteurs familiaux et aux facteurs culturels de la population. On sent que notre sociologue a fréquenté honnêtement notre historien anthropologue.
Quelles ne fussent pas les réactions ahurissantes du monde scientifique lors de la sortie de son livre ? Sur le plateau de "Ce soir ou jamais", on assista alors au dialogue de sourd entre Hugues Lagrange et L'anthropologue Jean Loup Amselle et le sociologue Eric Fassin qui très tranquillement avaient affirmé que la culture n'existait pas ! quelle analyse !
L'historien Sébastien Fath avait remarquablement commenté ce moment de télé incroyable: ici

Voilà comment la dimension familiale et culturelle constituent pour Emmanuel Todd des facteurs explicatifs féconds (Mots croisés, France 2, Mars 2013)

vendredi 28 décembre 2012

l'Euro et la diversité anthropologique européenne

La matrice anthropologique des systèmes familiaux permet d'évaluer le potentiel d'association et de collaboration positives de grands ensembles de population.
Emmanuel Todd dans une conférence donné le 5 décembre 2012 nous parle de cette capacité d'association de population dont la matrice anthropologique est fort différente voire opposée. Il parle ici du couple franco-allemand face à la construction européenne et la crise de l'Euro.



La matrice anthropologique française s'appuie sur le système familial du grand bassin parisien (famille nucléaire égalitaire), région historiquement dominante. Il ne faut pas négliger pour autant la diversité anthropologique française avec une matrice anthropologique du grand sud français très proche de celle des allemands (famille souche). La France est plus diverse qu'il n'y parait. E.Todd est bien conscient de tout cela car lui-même l'a mis en évidence (voir son Invention de la France). Il est toujours bon de le rappeler.

dimanche 5 août 2012

L’institution familiale et la constitution du capital social et humain.



Les études scientifiques consacrées à l’impact économique et social de l’institution familiale s’est largement développée ces dernières années en particulier dans le monde anglo-saxon. L’audience sans cesse croissante de la théorie du capital humain et du capital social a donnée lieu à une reconsidération de l’impact de la vie familiale sur la constitution de ceux-ci. La major partie de la littérature se rapporte à celui qui a décrit l’importance de ce facteur dans la société démocratique américaine sans toutefois le nommer, Alexis de Tocqueville et son art de s’associer : « Aux États-Unis, on s’associe dans des buts de sécurité publique, de commerce et d’industrie, de morale et de religion. Il n’y a rien que la volonté humaine désespère d’atteindre par l’action libre de la puissance collective des individus.”[1]
De notre coté, nous proposons une définition large qui s’applique d’abord aux individus: la capacité individuelle de s’associer positivement avec des personnes de tout horizons afin d’obtenir un bénéfice immédiat ou futur. La majorité des auteurs utilisant ce concept entretiennent une ambiguité sur le titre de propriété du capital social. Appartient-il aux individus ou aux structures sociales ? Francis Fukuyama ne tranche pas : «  le capital social peut être incorporé dans les groupes sociaux les plus petits et les plus élémentaires, la famille, aussi bien que dans les plus grands comme la nation et dans tous les groupes intermédiaires. Le capital social diffère des autres formes de capital humain parce qu’il est généralement créé et transmis par des mécanismes culturels, comme la religion, la tradition, et les habitudes historiques ”[2]. Une autre ambiguité doit être soulevé, le capital social est-il une composante du capital humain ou parle-t-on de deux concepts distincts ? Il est communément admis que le capital humain désigne l’ensemble des compétences et des ressources culturelles et intellectuelles dont dispose l’individu. Est exclue a priori la forme sociale des ressources de l’individu, il faut donc distinguer ses deux concepts.
Si James Coleman, l’un des premiers concepteurs du concept de capital social, estime que l’influence du groupe familial a été supplanté par la diffusion massive du capital social au sein de nouvelles institutions à l’âge démocratique, des chercheurs aussi différents que Francis Fukuyama, David Sven Reher, ou Nan Marie Astone réaffirment le rôle premier de l’institution familiale dans la constitution du capital social. Le premier associe la famille forte (famille où les enfants sont très liés au groupe familial) avec un capital social faible dans la mesure ou les enfants de ce type de famille établissent des relations étroites avec les seules membres de la famille d’où la constitution d’une faible capacité d’association libre des individus issus d’horizons divers, alors que, paradoxalement, la famille faible (émancipation rapide des enfants du cercle familial) permet aux futurs adultes de constituer un fort capital social indispensable à des associations futures durables et prospères avec d’autres personnes[3].
D.S. Reher[4], utilise les familles à liens forts et les familles à lien faibles pour expliquer respectivement la spécificité des populations de l’Europe du sud et de l’Europe du sud. M. N. Astone condamne l’hypothèse de J. Coleman selon laquelle la famille n’est pas le  générateur principal du capital social des individus et recommande aux sciences sociales de se rapprocher des études anthropologiques et démographiques de la famille.[5]
Les chercheurs commencent à comprendre l'importance du système familial dans la constitution d'un potentiel de libre association et de prospérité des futurs adultes.


[1] D.A I, GF Flammarion, p.275.
[2] Francis Fukuyama, Trust, 1997
[3] Francis Fukuyama, Social capital, civil society and Development, Third World Quarterly, Vol 22, 2001. Patrick Blanchenay, a montré comment un capital social faible constitue un facteur limitant et potentiellement générateur d’une trappe à pauvreté. Et donc inversement, un capital social fort fourni par la vie familiale donne aux enfants un potentiel de coopération positive et prospère à l’âge adulte,  In The Culture of Cooperation: A Social Poverty Trap, LSE, 2008.
[4] David Sven Reher, Family Ties in Western Europe: Persistent Contrasts, 1998
[5] Nan Marie Astone, Constance A. Nathanson, Robert Schoen, Young J. Kim, Family Demography, Social Theory, and Investment in Social Capital, Population and Development Review, March 1999

samedi 4 août 2012

L'éducation anglaise, par Pierre de Coubertin

Communication faite à la société d'économie sociale de l'école leplaysienne le 18 avril 1887.

Mesdames, Messieurs.
En abordant le sujet de cette conférence mon premier devoir est de délimiter, dans un champ si vaste, l'espace que je me propose d'étudier spécialement.
En effet ce n'est pas suffisant de borner à la seule Angleterre mes investigations. En Angleterre comme ailleurs l'éducation revêt différentes formes ; elle est primaire ou secondaire, privée ou publique, générale ou professionnelle. 11est vrai que ces distinctions ont en ce pays une moindre importance que chez nous par exemple : il y a des principes généraux, des tendances identiques qui percent dans la manière dont n'importe quel Anglais, riche ou pauvre, élève ses enfants, c'est ce qui fait que le terme d'éducation anglaise, tout vague qu'il puisse paraître, a cependant un sens déterminé et répond à un système bien défini. C'est de l'éducation publique générale et secondaire que je veux, ce soir vous entretenir. Mais je ne pousserai pas plus loin la classification et n'adopterai pas la quadruple division donnée par Mgr Dupanloup : éducation religieuse, intellectuelle, disciplinaire, physique. Rien n'est plus contraire à l'esprit de l'éducation anglaise : la religion y tient une grande place, mais une place à part ; la discipline s'y entend de certaines règles d'ordre intérieur, voilà tout. Ce que l'éminent évêque d'Orléans trouve si nécessaire dans les collèges français, les Anglais l'écartent comme dangereux et contre nature. Ils repoussent cette réglementation de tous les instants qui n'exige que, 1a pratique de l'obéissance — une vertu dont, on tant que vertu, ils ne m'ont jamais paru faire grand cas ni même comprendre la nature. ils écartent notamment la discipline préventive que leurs instincts se refusent presque absolument à admettre dans le gouvernement aussi bien que dans les collèges.
Quant au développement physique, non seulement il occupe dans leur système une place extrêmement importante, mais il réagit sur tout l'ensemble et remplit un rôle moral très efficace. Je prononcerai sans doute les mots « Education sociale ». Ils n’ont pas pris en France une sens bien précis ; en Angleterre ils répondent au but que se proposent les instituteurs de la jeunesse qui est de la faire entrer dans le monde de plein pied et sans secousse et de l’habituer dès l’enfance à la vie sociale.  (…)

I

Instruire n'est pas élever. — Entre « l'instruction qui donne des connaissances, pourvoit l'esprit et fait des savants, et l'éducation qui développe les facultés, élève l'âme et fait des hommes (1) » il y a une différence profonde. Cela pourrait passer pour une vérité de M. de la Palice si de nos jours, en France, une déplorable confusion ne s'était établie entre ces deux notions ; on a pu le dire hier, on peut encore mieux le répéter aujourd'hui : « L'instruction est tout, l'éducation, rien». Or la fin suprême des maîtres anglais, c'est de faire des hommes et de les amener ensuite à s'instruire eux-mêmes ; du caractère et une bonne méthode, voilà leur but. Toutefois, il serait erroné de croire que ce principe les amène à négliger le travail; mais l'extrême différence qu'ils reconnaissent entre l'instruction et l'éducation fait que l'une est séparée de l'autre, qu'elles ne marchent pas ensemble, qu'elles ne sont surtout pas également réparties sur les diverses périodes de la vie. (…)Aux yeux des Anglais la vie de collège n'est admissible qu'à condition d'être une continuation de la vie de famille ; prendre un enfant, l'enfermer avec d'autres enfants, le sevrer absolument de toute communication avec les siens et avec le monde extérieur, c'est pour eux une monstruosité. Il faut entourer les collégiens de tout le comfort possible, veiller à ce qu'ils ne perdent aucune des habitudes de la bonne société, à ce qu'ils ne négligent aucun des soins hygiéniques et même des recherches dont on a entouré leur enfance. Dans les public schools, et c'est là le principal point de différence avec les écoles congréganistes, les élèves sont disséminés chez les professeurs, lesquels en ont chacun entre dix et trente ; s'ils sont trop nombreux pour dîner chaque jour avec lui, il les invite au moins à prendre le thé. Il m'est arrivé de m'asseoir à ces tables : le service est parfait, la nourriture simple, mais excellente ; on n'entre pas en rang, on ne regarde pas les étrangers avec des yeux ébahis, parce qu'on a l'habitude d'en voir et qu'on sait être poli et faire gracieusement les honneurs. A Eton je me souviens dans une de ces maisons appelées loarding homes d'avoir été frapper à la porte d'un garçon de ma connaissance sous la conduite de la fille du professeur qui est entrée avec moi et a fait un bout de causette ; mon jeune hôte revenait du cricket et avait eu l'étonnante idée de se laver les mains et le toupet de demander de l'eau chaude, encore ! Comme c'est efféminé, n'est ce pas? Que voulez-vous ? Les Anglais se sont aperçus que quand on ne donnait pas d'eau chaude aux enfants, les enfants ne se lavaient pas, voilà tout !

II

Deux choses dominent dans le système anglais, deux choses qui sont en même temps les moyens de remplir ce programme : La liberté et le sport. La route que parcourt l'enfant français pour arriver à l'émancipation est bordée de murailles entre lesquelles le regard est prisonnier et ces murailles cessent subitement. Les Anglais prennent soin au contraire d'enlever toute contrainte; à peine au moment psychologique où l'adolescent devient homme une petite barrière lui indique-t-elle le danger du précipice; car c'est un fait que chez eux si les écoliers sont plus libres, les étudiants sont moins libres que chez nous. Mais il importe de ne jamais cacher le monde aux enfants ; d'ailleurs cacher le mal, c'est le souligner, de même que mettre un rideau sur une peinture déshabillée c'est amener vos fils à le soulever et leur donner ainsi la notion de ce qui est défendu. L'éducation doit être, je le répète, la préface de la vie. L'homme sera libre ; l'enfant doit l'être aussi. Il s'agit de lui apprendre seulement à user de sa liberté et à comprendre son importance.  (…)

III

J'en viens maintenant, Messieurs, à ce qui me paraît le plus digne de remarque dans l'éducation anglaise ; je veux dire au rôle qu'y joue le sport. Ce rôle est, à la fois, physique, moral et social ; et nous avons un double motif de le considérer ici, car je crois que si quelques réformes peuvent être espérées dans notre système, c'est par là seulement qu'elles pourront être introduites ; il me semble même voir un courant se dessiner dans ce sens qu'on pourrait utiliser très avantageusement. Le sport, c'est le mouvement, et l'influence du mouvement sur les organes est une chose dont l'évidence s'est manifestée en tout temps (…) Revenons à l'éducation. Thomas Arnold, que je demande la permission de faire entrer en scène encore une fois, s'était posé la question suivante : « Peut-on hâter la transformation qui fait de l'enfant un homme sans par là courir le risque d'écraser ses facultés physiques et intellectuelles ? » et cette question l'a longtemps tourmenté. Il sentait bien que tout garçon doit passer par une époque critique, et il était persuadé que les public schools ont l'avantage de pouvoir avancer cette époque. A ses yeux rien de pire que l'esprit qui prend de l'avance sur le corps ; 1,'intelligence en se développant doit trouver une enveloppe large qui ait la force de la contenir et de résister à son expansion ; il faut que l'enfant soit encore enfant alors qu'il a déjà un corps d'homme; en un mot il faut se hâter de faire moralement et physiquement un homme de cet enfant qui a de mauvais instincts et des passions dont il subira l'assaut; il faut lui donner des muscles et une volonté prématurés, ce qu'Arnold appelait : « True manliness » ; initiative, hardiesse, décision, habitude de compter sur soi et de s'en prendre à soi-même quand on tombe... toutes qualités qui ne se rattrapent pas et qu'il importe bien plus de cultiver dès la première enfance que de s'évertuer à faire entrer dans de jeunes cervelles des notions scientifiques bien vite disparues précisément parce qu'on les y a mises trop tôt. Quel est l'effet de cette préoccupation ? Comment met-on en pratique de tels principes et surtout quels sont les résultats obtenus ? Toute agglomération d'hommes constitue un ensemble de vices et de corruption, et les enfants, c'est de la graine d'hommes. On se plaint dans nos internats du travail qui est trop pénible, de l'atmosphère qui n'est pas assez pure, des soins hygiéniques qui sont trop négligés : ce sont là des lacunes regrettables, mais ce n'est pas tout, il y a pire que cela : il y a le danger constant que présente la vie en commun. Or, Messieurs, il vous semble peut-être que ce danger n'est guère conjuré par le système anglais que je vous expose; il est bien vrai, direz-vous, que l'air pur de la campagne, une sage modération dans la répartition du travail, l'observance exacte des lois de l'hygiène placent les enfants dans d'excellentes conditions matérielles, physiques ; mais, d'autre part, le manque de surveillance et l'abus do l'indépendance doivent accroître les inconvénients de la fréquentation. S'il n'en est rien, si ces inconvénients au contraire sont plus rares et leur portée amoindrie, c'est par un motif général et puissant qu'il importe de connaître. 11y a là un fait à constater. La pratique déjà longue du système actuel d'éducation n'a donné que de bons résultats : ce sont les public schools qui ont peuplé les universités d'Oxford et de Cambridge de ces jeunes gens à la vertu desquels M. 'Taine rend hommage, voilà une preuve ; mais la principale réside dans le témoignage des hommes que leur position dans le collège et une longue expérience mettent à même d'apprécier mieux que qui que ce soit la moralité dos élèves. Eh bien ! tous ceux que j'ai interrogés à ce sujet ont été unanimes dans leurs réponses ; ils n'ont qu'à se louer de l'état des moeurs et ils déclarent bien haut que le sport en est la cause, que son rôle consiste à pacifier les sens et à endormir les imaginations, à arrêter la corruption là où elle naît en l'isolant, en l'empêchant de s'étaler, enfin à armer la nature pour la lutte. Les esprits comme les corps sont perpétuellement occupés par celte passion qui les entraîne et les subjuge ; et cela est, je le répète, encouragé le plus possible. Les Anglais croient à la nécessité d'un enthousiasme à cet âge; mais ils pensent aussi qu'il n'est pas aisé, si même cela est bon, d'amener les enfants à se prendre d'enthousiasme pour Alexandre ou César; il leur faut quelque chose de plus vivant, de plus réel. La poussière olympique est encore ce qui excite le mieux et le plus naturellement leur émulation; ils poursuivent volontiers des distinctions auxquelles ils voient des hommes faits se montrer fiers de prétendre. — Cela nuit-il au travail non pas seulement par le temps qu'il faut y consacrer, mais par la préoccupation, la pensée constante qui résultent du caractère du tournoi donné aux jeux ? On a dit que la vie du penseur et celle de l'athlète étaient tout l'opposé l'une de l'autre. Pour ma part, j'ai souvent remarqué que ceux qui se trouvaient les premiers dans les exercices physiques, l'étaient aussi dans leurs études; la prépondérance sur un point donné le désir d'être le premier partout ; il n'y a rien de tel pour vaincre que l'habitude de la victoire.
Et puis enfin, si cela est, tant pis vous diront beaucoup d'Anglais qui estiment que l'on se refait intellectuellement tandis qu'on ne se refait pas moralement et que par conséquent l'instruction doit céder le pas devant la morale. Tel n'est pas l'avis de certains « modernes », qui réclament le relèvement du niveau des études au préjudice du sport. Le sport — pour en finir avec son influence sur le moral — a encore pour effet d'exalter les courages : il faut bien se rendre compte que les jeunes gens n'en restent pas toujours à cette bienfaisante et délicieuse fatigue que goûtent les dilettante du métier : il y a des entraînements pénibles, des souffrances réelles, des dangers même affrontés avec insouciance et sang-froid ; c'est un concours d'énergie et un concours de tous les instants : il n'y a rien qui trempe les âmes plus fortement : trop fortement peut-être, car l'énergie peut dégénérer parfois en dureté et en brutalité : c'est le revers de la médaille.
Les jeux fournissent aussi un terrain parfait d'éducation sociale ; leur organisation repose entièrement sur les élèves qui forment entre eux des associations ; ils se cotisent, élisent leurs chefs et leur obéissent ensuite avec un remarquable esprit de discipline. Le président d'un club a mission de régler les matchs et de porter des toasts; le secrétaire convoque et le trésorier rend ses comptes à l'assemblée générale tout un embryon de société. Non seulement on à renouveler le matériel des jeux et à l'entretenir, mais on bâtit d'élégants pavillons contenant un salon et un vestiaire; tout cela est pris très au sérieux et la manière dont fonctionnent ces associations dénote chez les organisateurs un bon sens et une raison dont nos collégiens ne seraient pas capables. La revue du collège publiée par les élèves contient tous les renseignements sportifs et le détail des glorieux combats livrés contre les représentants des établissements rivaux.

IV

J'ai tenté, Messieurs, au début de ce travail, de vous exposer le but poursuivi par les maîtres anglais : passant ensuite aux moyens employés pour atteindre ce but, j'en ai indiqué deux principaux : la liberté et le sport. Vous avez pu vous convaincre que ces deux mots renferment à eux seuls tout le système. (…) Le jeune Anglais qui sort de l'école est ordinairement doué de beaucoup de bon sens ; il est familiarisé avec les grandes lois sociales de ce monde dont il a vu en quelque sorte la réduction, la miniature autour de lui et les théories glissent sur lui sans l'entamer : il a de l'empire sur lui-même, une bonne méthode pour apprendre ce qu'il ne sait pas encore, et dans l'âme beaucoup de naïveté et de fraîcheur. En revanche son sens pratique confine souvent à l'égoïsme, mais ce défaut est plus imputable à la race qu'à l'éducation: seulement le type que j'esquisse en ce moment, c'est un type d'élite. (...) Voilà certes un grand nombre de principes qui sont en désaccord avec les nôtres ; ouvrez n'importe lequel de nos traités d'éducation et vous y verrez que plus les enfants grandissent, plus ils doivent travailler; qu'au collège, le seul moyen de préserver leur innocence, c'est de ne jamais les perdre de vue un seul instant et de mettre en pratique la fameuse maxime : nunquam duo — raro unus — semper très; que le règlement doit ressembler à un indicateur de chemins de fer, que tout y doit être prévu sans laisser place à la moindre indécision, que les lettres doivent toujours être décachetées et le plus souvent lues avant d'être remises aux élèves qui, de leur côté, ne peuvent faire librement leur correspondance ; cherchez un seul de nos collèges où les censeurs, les proviseurs, les préfets des études, etc., ne soient pas multipliés, où il ne faille pas des billets à tout propos pour faire la moindre chose. Et puis jetez les yeux sur un pays tout voisin, aussi chrétien et civilisé que le nôtre : là plus les enfants grandissent, plus ils jouent; — non seulement on les livre beaucoup à eux-mêmes, mais on estime que cela est nécessaire à leur formation physique et morale ; on a pour mot d'ordre cette formule : le moins de règlement possible; — on n'inspecte pas leurs lettres et on les laisse s'abonner à des journaux illustrés et à des revues; —(…) Aux approches de Douvres, on distingue un vallon ondoyant, au centre duquel s'élève la métropole religieuse du Royaume-Uni ; c'est là que ceux auxquels notre gouvernement a voulu enlever l'honneur d'enseigner le culte de Dieu et de la France ont trouvé un asile sous la protection d'un pays vraiment libre. — On a quelquefois éprouvé le regret que cet exil ne profite pas mieux aux enfants qui l'affrontent : il faut la persécution pour qu'un collège français se fonde à l'étranger; ne pourrait-on mettre la circonstance à profit pour élargir un peu le cercle des idées et des coutumes? En tous cas, si les élèves de Cantorbéry ne jouissent pas des bienfaits de l'éducation anglaise, leurs yeux se reposent sur des arbres et sur des champs, leurs poumons aspirent un air vivifiant : c'est beaucoup. Mais il y a des arbres et des champs et de l'air pur en France. Ne verrons-nous jamais se bâtir, sur notre sol, des lycées campagnards — et se fermer ces grandes boîtes de pierre qui sont les Mazas de l'éducation? {Applaudissements).

Philippe Champault, précurseur des travaux d' Emmanuel Todd



L'historien leplaysien Philippe Champault, avec l'intuition que le terrain lombard ne rentre pas dans les cases de la typologie remaniée par les premiers continuateurs de Le Play, effectue en 1907 un voyage et une monographie de la Lombardie. Cette monographie va être le tournant principal de l'école leplaysienne que Philippe Champault va orchestré, non sans quelques résistances des leplaysiens de la première heure comme Paul de Rousiers par exemple. A partir de 1910, il publie dans les colonnes de la Science Sociale une refonte profonde de la méthode et de la typologie des familles. Deux principes clairs émergent de son travail: 1- l'objet d'une monographie est d'abord de déterminer le type familial. 2- le type familial se détermine d'abord selon les fonctions essentielles de ce groupe, la procréation et l'éducation.



L'enquête monographique doit décrire les nuances des phases d'existence à l'intérieur des différents types familiaux rencontrés:

"Le point de départ et l'ossature de l'enquête monographique, ce sera le tableau du Personnel familial, non pas seulement de celui qui est actuellement au foyer, mais de tout le personnel qui en est issu depuis plusieurs générations, trois ou quatre s'il est possible: le jeu suffisamment complet des Phases de l'existence ne se manifeste pas sur un personnel restreint; et d'ailleurs la famille est partout où sont ses membres. Puis viendra l'étude de tout ce personnel dans l'orientation des jeunes, la succession sur place, l'essaimage, la migration, l'émigration surtout, même temporaire, et principalement définitive, les établissements et entreprises, le mariage, les naissances, les décès et la transmission des biens. Si l'on se reporte à ce que nous venons de dire, il n'y a qu'un instant, il est clair que l'on aura ainsi le jeu de la fonction familiale principale, de l'éducation, par ses manifestations et ses conséquences les plus importantes, les plus faciles à saisir et les plus révélatrices. Ce jeu de la fonction éducatrice conditionnera, et par conséquent manifestera, presque tous les faits relatifs à la natalité, c'est-à-dire au jeu de cette autre fonction fondamentale, la procréation." (in La Science sociale, Pages de méthode, février 1911)

P. Champault façonne une nouvelle typologie avec 11 types familiaux

Par sa nouvelle méthode et sa nouvelle typologie, il est bien difficile de ne pas penser aux travaux actuels d'Emmanuel Todd. 


Mais revenons sur son enquête monographique en Lombardie de 1907. Jusqu'ici les leplaysiens pensaient que la Lombardie était une région de famille instable. Champault va mettre en évidence que la famille lombarde est bien instable, c'est à dire nucléaire égalitaire, mais il va constater des caractéristiques communautaires restées vivaces: " j'ai trouvé un type familial non pas inconnu de tout point, mais cependant très nouveau, un type tendant au particularisme, organisé en simple ménage dans son état le plus fréquent à l'heure actuelle, mais se présentant aussi sous la forme du ménage multiple dans un stade antérieur qui subsiste encore.". Le mythe de Le Play sur la famille souche de montagne a véçu.

A partir de cette étude lombarde, Champault va décrire dans les ménages simples des formes temporaires, des traces de corésidence (famille communautaire en simple ménage et famille semi-particulariste en simple ménage). Précisions et remaniement typologique inconnus d'Emmanuel Todd qui plaçait dans son Invention de l'Europe la Lombardie et le Nord italien en famille nucléaire comme l'avait vu Frédéric le Play en son temps.

Ces nuances font écho à celles émises par Les anthropologues spécialistes de l'Arc alpin, Pier Paolo Viazzo et Dionigi Albera en 1990 reprises par Emmanuel Todd en 2011. Tout comme E. Todd, ils semblent ne pas connaitre le travail des continuateurs de Le Play et en particulier celui de Champault. En 2011, D. Albera, lui-meme originaire des alpes italiennes, confirme que la Lombardie et le Piemont ont une composante patrilinéaire non négligeable. (voir son livre, Au fil des générations, PUG, 2011). Il abandonne toute référence à la typologie de Le Play ce qui fait dire à Emmanuel Todd: "Ses conclusions pratiques sont quand même trop pessimistes: il renonce à élargir la typologie du maitre et exclut donc la possibilité d'une cartographie raisonnablement efficace des formes famliales. Admettre une plus grande complexité, introduire des formes intermédiaires de corésidence, dans le temps ou dans l'espace, ne doit pas mener à un suicide méthodologique." (l'Origine des systèmes familiaux, 2011).

Si P.Champault apporte incontestablement ds innovations importantes dans le travail méthodologique et dans certaines de ses conclusions, il ne révolutionne pas pour autant la recherche leplaysienne. Il croit que la famille communautaire est la forme archaique des familles des temps fondateurs. Il affirme que la montagne donne à ses habitants une force de caractère indépendant qui les conduit vers des familles plus particularistes. Il relie la forte natalité aux types de famille à ménages multiples, sans voir la transition démographique de l'Europe. Il est néanmoins surprenant de constater que ni D.Albera, ni E.Todd ne connaissent les études de ce leplaysien novateur.

A l'occasion de la publication de l'Origine des systèmes familiaux, E.Todd fut invité par l'institut du monde arabe pour exposer son travail. Les organisateurs ont eu la bonne idée d'inviter Dionigi Albera pour venir débattre avec lui. C'est une conférence un peu surréaliste ou D.Albera, mal à l'aise, oscillait entre la critique ouverte de la nouvelle typologie de Todd et la bienveillance scientifique. Il faut savoir que Albera rejette la typologie leplaysienne et todienne. Il a établit dans son dernier livre une typologie à trois entrées: le type Bauer, le type Bourgeois et le type Agnatique alpin.
Pour le lien de la conférence: cliquer ici




mardi 31 juillet 2012

Les leplaysiens et la question de l'éducation: le cas Pierre de Coubertin

Les continuateurs de Le Play sont très vite venus, après la réforme scientifique du groupe de La Science sociale de 1886, à placer le rôle de l'éducation comme centrale dans la constitution d'une bonne société. Rien de plus logique pour  des partisans d'une approche familiale des sociétés.


Edmond Demolins se penche sur le système scolaire anglais qui selon lui contribue à la prospérité de leur société. En 1899, il fonde l'Ecole des Roches sur l'imitation des public schools anglaises teintée d'éducation nouvelle (voir sur ce sujet: Les Etudes Sociales n°127-128, 1998 et Nathalie Duval, L'école des roches, Belin, 2010). Cette école donnera une place de choix aux activités sportives en vogue en Angleterre. L'école des Roches existe toujours aujourd'hui, elle a vue passer des personnes comme l'acteur Vincent Cassel.

Dans le même temps, un jeune leplaysien s'intéresse de près à la civilisation anglo-saxonne et en particulier à la pratique des sports qu'il découvre aux cours de ses voyages en Angleterre et aux Etats-Unis, il s'appelle Pierre de Coubertin. Lors d'une étude exposée devant un cercle de leplaysiens en Avril 1887, le jeune Coubertin s'emploie à décrire l'éducation anglaise, fruit de son voyage d'étude : " Quant au développement physique, non seulement il occupe dans leur système (celui des public schools) une place extrêmement importante, mais il réagit sur tout l'ensemble et remplit un rôle moral efficace. Je prononcerai sans doute les mots "Education sociale". Ils n'ont pas en France un sens bien précis, en Angleterre ils répondent au but que se proposent les instituteurs de la jeunesse qui est de la faire entrer dans le monde de plein pied et sans secousse et de l'habituer dès l'enfance à la vie sociale. (...)
Instruire n'est pas élever. Entre L'instruction qui donne des connaissances, pourvoit l'esprit et fait des savants, et l'éducation qui développe les facultés, élève l'âme et fait des hommes, il y a une différence profonde. Or la fin suprême des maitres anglais, c'est de faire des hommes et de les amener ensuite à s'instruire eux-mêmes."
Les leplaysiens sont bien plus sensibilisés par la question de l'éducation que de l'instruction. Coubertin voit dans la pratique sportive une formation complète du futur adulte, physique, morale et sociale. Il croit d'ailleurs que la réforme du système scolaire français, bien trop sur le seul registre de l'instruction passera par l'introduction des pratiques sportives à l'école.


Bizarrement, les animateurs de la Science sociale, Tourville en tête, rejettent les propos du jeune Coubertin. Le texte de promotion du Comité pour la propagation des exercices physiques dans l'éducation adressé le 1 Aout 1888 aux membres des cercles leplaysiens en proclamant que "la réforme sociale est à faire par l'éducation" donne lieu a une critique acerbe de Tourville: "Quant à Coubertin, sa lettre a un peu les façons Delairienne. Quelqu'un qui l'a rencontré m'a dit le trouver un peu faiseur. Je crois que c'est cela.". Un an plus tard il récidive: "  Je ne vois pas de mal à semoncer ce petit de Coubertin. C'est un niais, qui va répétant ce qu'il ne sais pas". (voir, Les Etudes sociales, n° 137, consacré à Pierre de Coubertin).
Il faut rappeler que Tourville avait publié en Septembre 1887, soit 4 mois après la première présentation de Coubertin, un texte sur Necker, où il s'était permis une digression sur la conviction argumentée que "l'éducation fait la race". Le groupe de la Science sociale s'était-il fait dépassé par un jeune arrogant resté dans le groupe historique de l'école de Le Play (le groupe de la revue La réforme sociale.) ?


En 1935, un leplaysien de la Science sociale, Paul Roux, devient le premier président de la jeune association des parents d'élèves de l'enseignement libre (APEL) porté par son ouvrage, L'éducation fait la race.


C'est encore un leplaysien, proche de l'Ecole des Roches, l'historien Jérome Carcopino, qui dirigera le Secrétariat d'Etat à l'éducation nationale et de la jeunesse sous Vichy.


Ce n'est pas un hazard si la redécouverte de l'école leplaysienne dans les années 80 est l'oeuvre salutaire d'un sociologue, Bernard Kalaora et d'un spécialiste des sciences de l'éducation, Antoine Savoye (voir leur livre, Les inventeurs oubliés, 1989)


Tout récemment, Antoine Savoye concluait son texte, Frédéric Le Play, concepteur d'une éducation libérale, au sein de la Revue Télémaque n°33 de 2008, ainsi: "Après avoir été installé dans le patrimoine vivant des sciences sociales contemporaines telles que la sociologie, l'anthropologie, la géographie, l'histoire, Le Play mérite de figurer également parmi les fondateurs des sciences de l'éducation."